juin 21, 2008
Cafouillage et zizanie: trois mois de crise entre le gouvernement et le monde agricole.
Le week-end dernier nous avons eu la riche idée de partir dans le nord-est Argentin, dans la province du Chaco, à Resistencia. Nous voulions lever l’ombre sur cette terra incognita, découvrir une autre facette de l’Argentine et avoir un aperçu des cultures indiennes présentes dans cette région. Finasses comme des bécasses, nous sommes parties alors que les routes étaient paralysées un peu partout, en raison d’une crise qui s’éternise entre le gouvernement et le monde agricole. Du coup, lorsque nous avons tenté de rejoindre Buenos Aires, tous les services de bus étaient suspendus, pour une durée indéterminée. Ô joie, bonheur, allégresse : nous étions condamnées à errer dans le Chaco jusqu’à la fin des temps. Ou presque : le lendemain les services ont repris normalement (même pas drôle) et nous avons pu rentrer sans encombre.
Petite anecdote introductive, prétexte à un retour sur l’actualité argentine…

Lundi soir, le son des casseroles a retenti de nouveau sur le territoire Argentin, non seulement à Buenos Aires, mais aussi dans de nombreuses villes du pays. Silvia, la propriétaire de mon appart, a débarqué en trombe dans la cuisine. Elle s´est empressée d’ouvrir un tiroir, s’emparant frénétiquement d’une spatule, tout en attrapant une casserole de la main restante. Munie des ces ustensiles, elle a fait irruption sur le balcon adressant de douces insultes au gouvernement. D’autres tirades gratinées résonnaient sur les balcons voisins, et dans les rues, le tout rythmé par un orchestre de percussions culinaires : de la marmite à la casserole, en passant par la lèchefrite. C’est ce qu’on appelle un beau cacerolazo, contestation spontanée, destiné à déboucher les écoutilles de la Présidente.
En effet, depuis plus de trois mois le gouvernement et le monde agricole sont en crise. Le conflit a quasiment séparé le pays en deux, voire en trois: ceux qui supportent le campo, ceux qui appuient les mesures officielles, et ceux qui sont contre les deux. Les premiers étant les plus visibles. Le détonateur de ce joli quilombo*? Tout a commencé quand le gouvernement a décidé, sans discussion préalable, d’augmenter les taxes sur les produits agricoles destinés à l’exportation. Cette mesure, visant avant tout les producteurs de céréales, en particulier de soja, a néanmoins déclenché une véritable levée de bouclier dans le monde agricole, touchant de manière indifférenciée petits et gros producteurs. Des mesures compensatoires ont ensuite été annoncées afin de soutenir les petits producteurs, de blé notamment, tandis que la hausse des taxes a été maintenue pour le soja, le tournesol et les biocarburants.
* bazar
(Ci-dessus: Siège de la Société Rurale de Resistencia, taggé; ci-dessous: Manifestation pro-campo dans cette même ville)
Techniquement la mesure vise à contenir l’inflation au sein du pays: les prix sur le marché extérieur étant plus élevés, les agriculteurs ont tendance à exporter au maximum, d´où une hausse du coût des aliments sur le marché intérieur. Défavoriser l´exportation afin de réguler les tarifs, mais aussi établir un meilleur système de redistribution des richesses, tels sont les objectifs affichés par le gouvernement K. Il s’agit aussi d’inciter les agriculteurs à produire autre chose que du soja, l’Argentine étant le troisième producteur de cette céréale à l’échelle mondiale, afin que le pays ne dépende pas d’une unique culture. Néanmoins, en décidant, dans un premier temps, d´appliquer cette politique de façon indifférenciée à tous les acteurs du monde agricole, la Présidente s’est mis tout le monde à dos. Ainsi, malgré les mesures compensatoires prévues, la grogne continue.
Autre point sensible, la méthode utilisée par un gouvernement, qui, tout en ne cessant d’invoquer la démocratie, a annoncé cette mesure par décret, sans consultation préliminaire avec les concernés. Suite au cacerolazo de lundi, la Présidente a finalement décidé d´envoyer la mesure au Congrès. Mieux vaut tard que jamais. La situation aurait peut être pu s’arranger si cette dernière avait eu la sagesse de ne pas jouer à bisque bisque rage en convoquant un « Acte Officiel » deux jours plus tard, sur la Plaza de Mayo. Au cours dudit acte, la Présidente a délivré un discours demandant aux agriculteurs rebelles de faire preuve d’un peu de bon sens en libérant les routes, de cesser de paralyser l’économie du pays ; visant tout particulièrement les dirigeants des quatre principales organisations agricoles.
Rappelant son statut d’élue, choisie par le peuple, cet acte était supposé montrer que la Présidente était aussi apte à rassembler, en dépit des apparences. Lançant une fois de plus, un fervent appel à la démocratie (tout en se gardant d’évoquer l’unilatéralité du décret), elle a demandé l´ouverture d´un dialogue constructif, rien de bien nouveau. Par contre, et c’est là que le bas blesse, elle n’a cessé de faire peser la responsabilité de la crise sur les agriculteurs, s’entêtant, de façon surprenante, à clamer le bon droit et la clairvoyance du gouvernement. En somme, c´est un peu Cristina à la Recherche de la Légitimité Perdue : après trois mois de crise et de stagnation, sa crédibilité est sérieusement entamée. D’autant plus que ses électeurs sont avant tout des citoyens du monde agricole. En effet, ce n´est pas Buenos Aires qui a voté pour Cristina, mais le campo.
Toutefois, s’il est facile de taper sur la Présidente, le secteur agricole est loin d’avoir une auréole sur la tête. En effet, tous les producteurs ne sont pas à plaindre, en particulier ceux de soja, qui, en raison de la concentration de la production et des gros volumes produits, ont de la marge. A la différence des petits producteurs de viande et de lait, qui, étant donné les coûts modérés de ces denrées sur le marché intérieur, font surtout leur beurre à l’exportation. Il faut donc démêler les ficelles et distinguer les acteurs, « el campo » n´est pas une catégorie homogène, au contraire c´est un ensemble de producteurs de tailles distinctes (entre 1.52m et 1.93m environ) qui unissent leurs revendications dans une protestation commune. Notons toutefois que la mesure en question a surtout été le prétexte pour révéler des tensions en sommeil depuis longtemps, d’où la longévité de la crise. Aujourd’hui, ce sont toutes les rancœurs accumulées depuis des décennies par le monde agricole, traditionnellement associé à la droite conservatrice et autoritaire, qui s’expriment.
En arrière plan, la grande question reste celle du choix d’un modèle de développement. En effet, au cours de son histoire, l´Argentine a d’abord opté pour un modèle basé sur la prédominance de l’agriculture et la production de matières premières, puis, lors de l’industrialisation, le secteur secondaire a supplanté le secteur primaire. Actuellement, le monde agricole cherche à faire valoir son existence. Produisant de nombreuses céréales destinées à l’exportation, l’Argentine est aujourd’hui fortement dépendante du marché mondial et des capitaux externes. La diversification de l’économie, la redistribution des richesses, et l´indépendance alimentaire sont ainsi les principaux enjeux qui tissent la toile de fond du conflit actuel.
En attendant le bras de fer se déplace vers le Congrès, les députés ont du pain sur la planche…

( _C’est quoi ce truc sur la coupole du Congrès?
-On dirait que quelqu’un leur a refilé la patate chaude qui leur brûlait les mains)













(le brouillard brouille)




























































