juin 21, 2008

Cafouillage et zizanie: trois mois de crise entre le gouvernement et le monde agricole.

Le week-end dernier nous avons eu la riche idée de partir dans le nord-est Argentin, dans la province du Chaco, à Resistencia. Nous voulions lever l’ombre sur cette terra incognita, découvrir une autre facette de l’Argentine et avoir un aperçu des cultures indiennes présentes dans cette région. Finasses comme des bécasses, nous sommes parties alors que les routes étaient paralysées un peu partout, en raison d’une crise qui s’éternise entre le gouvernement et le monde agricole. Du coup, lorsque nous avons tenté de rejoindre Buenos Aires, tous les services de bus étaient suspendus, pour une durée indéterminée. Ô joie, bonheur, allégresse : nous étions condamnées à errer dans le Chaco jusqu’à la fin des temps. Ou presque : le lendemain les services ont repris normalement (même pas drôle) et nous avons pu rentrer sans encombre.

Petite anecdote introductive, prétexte à un retour sur l’actualité argentine…

(Nous ne savons pas de qui il s’agit mais il y a un rigolo qui s’amuse à changer la signalisation. Sur la route: couper selon les pointillés)

    Lundi soir, le son des casseroles a retenti de nouveau sur le territoire Argentin, non seulement à Buenos Aires, mais aussi dans de nombreuses villes du pays. Silvia, la propriétaire de mon appart, a débarqué en trombe dans la cuisine. Elle s´est empressée d’ouvrir un tiroir, s’emparant frénétiquement d’une spatule, tout en attrapant une casserole de la main restante. Munie des ces ustensiles, elle a fait irruption sur le balcon adressant de douces insultes au gouvernement. D’autres tirades gratinées résonnaient sur les balcons voisins, et dans les rues, le tout rythmé par un orchestre de percussions culinaires : de la marmite à la casserole, en passant par la lèchefrite.  C’est ce qu’on appelle un beau cacerolazo, contestation spontanée, destiné à déboucher les écoutilles de la Présidente.

  En effet, depuis plus de trois mois le gouvernement et le monde agricole sont en crise. Le conflit a quasiment séparé le pays en deux, voire en trois: ceux qui supportent le campo, ceux qui appuient les mesures officielles, et ceux qui sont contre les deux. Les premiers étant les plus visibles. Le détonateur de ce joli quilombo*? Tout a commencé quand le gouvernement a décidé, sans discussion préalable, d’augmenter les taxes sur les produits agricoles destinés à l’exportation. Cette mesure, visant avant tout les producteurs de céréales, en particulier de soja, a néanmoins déclenché une véritable levée de bouclier dans le monde agricole, touchant de manière indifférenciée petits et gros producteurs. Des mesures compensatoires ont ensuite été annoncées afin de soutenir les petits producteurs, de blé notamment, tandis que la hausse des taxes a été maintenue pour le soja, le tournesol et les biocarburants.

* bazar

(Ci-dessus: Siège de la Société Rurale de Resistencia, taggé; ci-dessous: Manifestation pro-campo dans cette même ville) 

Techniquement la mesure vise à contenir l’inflation au sein du pays: les prix sur le marché extérieur étant plus élevés, les agriculteurs ont tendance à exporter au maximum, d´où une hausse du coût des aliments sur le marché intérieur. Défavoriser l´exportation afin de réguler les tarifs, mais aussi établir un meilleur système de redistribution des richesses, tels sont les objectifs affichés par le gouvernement K. Il s’agit aussi d’inciter les agriculteurs à produire autre chose que du soja, l’Argentine étant le troisième producteur de cette céréale à l’échelle mondiale, afin que le pays ne dépende pas d’une unique culture. Néanmoins, en décidant, dans un premier temps, d´appliquer cette politique de façon indifférenciée à tous les acteurs du monde agricole, la Présidente s’est mis tout le monde à dos. Ainsi, malgré les mesures compensatoires prévues, la grogne continue.

Autre point sensible, la méthode utilisée par un gouvernement, qui, tout en ne cessant d’invoquer la démocratie, a annoncé cette mesure par décret, sans consultation préliminaire avec les concernés. Suite au cacerolazo de lundi, la Présidente a finalement décidé d´envoyer la mesure au Congrès. Mieux vaut tard que jamais. La situation aurait peut être pu s’arranger si  cette dernière avait eu la sagesse de ne pas jouer à bisque bisque rage en convoquant un « Acte Officiel » deux jours plus tard, sur la Plaza de Mayo. Au cours dudit acte, la Présidente a délivré un discours demandant aux agriculteurs rebelles de faire preuve d’un peu de bon sens en libérant les routes, de cesser de paralyser l’économie du pays ;  visant tout particulièrement les dirigeants des quatre principales organisations agricoles.

 Rappelant son statut d’élue, choisie par le peuple, cet acte était supposé montrer que la Présidente était aussi apte à rassembler, en dépit des apparences. Lançant une fois de plus, un fervent appel à la démocratie (tout en se gardant d’évoquer l’unilatéralité du décret), elle a demandé l´ouverture d´un dialogue constructif, rien de bien nouveau. Par contre, et c’est là que le bas blesse, elle n’a cessé de faire peser la responsabilité de la crise sur les agriculteurs, s’entêtant, de façon surprenante, à clamer le bon droit et la clairvoyance du gouvernement.  En somme, c´est un peu Cristina à la Recherche de la Légitimité Perdue : après trois mois de crise et de stagnation, sa crédibilité est sérieusement entamée. D’autant plus que ses électeurs sont avant tout des citoyens du monde agricole. En effet, ce n´est pas Buenos Aires qui a voté pour Cristina, mais le campo.

Toutefois, s’il est facile de taper sur la Présidente, le secteur agricole est loin d’avoir une auréole sur la tête. En effet, tous les producteurs ne sont pas à plaindre, en particulier ceux de soja, qui,  en raison de la concentration de la production  et des gros volumes produits, ont de la marge. A la différence des petits producteurs de viande et de lait, qui,  étant donné les coûts modérés de ces denrées sur le marché intérieur, font surtout leur beurre à l’exportation. Il faut donc démêler les ficelles et distinguer les acteurs, « el campo » n´est pas une catégorie homogène, au contraire c´est un ensemble de producteurs de tailles distinctes (entre 1.52m et 1.93m environ) qui unissent leurs revendications dans une protestation commune. Notons toutefois que la mesure en question a surtout été le prétexte pour révéler des tensions en sommeil depuis longtemps, d’où la longévité de la crise. Aujourd’hui, ce sont toutes les rancœurs accumulées depuis des décennies par le monde agricole, traditionnellement associé à la droite conservatrice et autoritaire, qui s’expriment.

En arrière plan, la grande question reste celle du choix d’un modèle de développement. En effet, au cours de son histoire, l´Argentine a d’abord opté pour un modèle basé sur la prédominance de l’agriculture et la production de matières premières, puis, lors de l’industrialisation, le secteur secondaire a supplanté le secteur primaire. Actuellement, le monde agricole cherche à faire valoir son existence. Produisant de nombreuses céréales destinées à l’exportation, l’Argentine est aujourd’hui fortement dépendante du marché mondial et des capitaux externes. La diversification de l’économie, la redistribution des richesses, et l´indépendance alimentaire sont ainsi les principaux enjeux qui tissent la toile de fond du conflit actuel.

En attendant le bras de fer se déplace vers le Congrès, les députés ont du pain sur la planche…

 

 

 

 

 

 

 

 

( _C’est quoi ce truc sur la coupole du Congrès?

-On dirait que quelqu’un leur a refilé la patate chaude qui leur brûlait les mains)

juin 9, 2008

Dans la vallée oh oh…

Réveil à 4h45 pour sauter dans cette arnaque de train jusqu’à Ollantaytambo. Il fait tchoutchou et reste assez pittoresque mais coûte  trop cher, d’autant plus qu’il est aussi douillet qu’un congélateur.  C’est ainsi que nous quittons Aguas Calientes, qui en dépit de sa position privilégiée ne présente pas beaucoup d’attrait, pour aller gambader dans la Vallée Sacrée. Evitant de peu la cryogénie, nous débarquons vers 7h à Ollantaytambo, négocions un petit déjeuner pour 6 soles, et allons visiter les ruines voisines. Tendant une oreille à droite, une oreille à gauche, nous grapillons des bribes des différentes visites guidées afin de reconstituer le puzzle. Ancienne ville inca, Ollantaytambo en a gardé de nombreux vestiges.

Les terrasses sont encore en place ainsi qu’un temple, dédié au Soleil, constitué d’énormes monolithes provenant d’une carrière lointaine de plusieurs kilomètres. L’endroit, véritable forteresse militaire, servit également de refuge à l’Inca Manco Capac, alors poursuivi par les Espagnols, en 1536.

La végétation n’est pas la même qu’autour du Macchu Picchu, moins luxuriante, tout en restant verdoyante. Le  contraste saute aux yeux, à Aguas Calientes nous étions dans la jungle, ici nous évoluons au milieu des touffes d’herbes rases et des cactus.  Longeant la vallée, nous allons ensuite à Pisac. Des tombes incas, creusées dans la roche, ainsi que des salines, incas elles aussi et toujours en usage, bordent le chemin.   A Pisac, la beauté du site est déconcertante, inattendue. Quand on a été au Machu Picchu on croit avoir vu le plus grandiose, pourtant je crois bien avoir préféré Pisac. 

(la vallée sacrée)

Depuis les hauteurs du site, on peut admirer la vallée émeraude ainsi que les multiples terrasses incas qui semblent avoir résisté au temps sans recourir au moindre lifting. Nous cheminons à pied jusqu’au village, puis prenons le temps de flâner au marché.

Toutefois, le vent souffle et les bœufs perdent leurs cornes, les artisans plient bagages rapidement. Sur la place du village, nous assistons au déracinement puis au replantage d’un arbre décoré, orné de casseroles et de bouts de tissus. Scène un peu surréaliste, qui retient notre curiosité un moment, d’autant plus que nous n’avons pas trouvé l’explication. Il est ensuite temps pour nous de retourner à la maison, à Cuzco: la boucle est bouclée!

(Pisac)

    

mai 30, 2008

Etape 2 : Le Machu Picchu.

Point de grasse matinée aujourd’hui, à 6h nous ouvrons les paupières et sortons affronter la pluie. Petit détour par la gare afin d’acheter les billets pour Ollantaytambo. Cette fois nous empruntons le train, mais pour payer moins cher nous embarquons à 5h30, le lendemain. De toute façon, le sommeil c’est pour les faibles. Nous entamons ensuite notre ascension vers le Machu Picchu. Un escalier bien raide serpente à travers la jungle. Le taux d’humidité dans l’air bat des records, même immobiles nous sommes trempées.

(le torrent furibond au pied d’Aguas Calientes)

Après avoir vaincu l’escalier inca nous pénétrons sur le site. Quelques touristes sont déjà là, beaucoup arrivent en bus. Munis de k-ways multicolores, les visiteurs ressemblent à des confettis disséminés aux quatre coins de la Cité. Enfin, au début on les devine à peine : un blanc manteau opaque enveloppe les vestiges incas. Ce qui donne ça:

 (le brouillard brouille)

 On distingue tout de même quelques gros rochers entassés et des terrasses. En attendons, nous grimpons en haut du Huayna Picchu, c’est-à-dire la montagne jeune, celle qui ressemble au nez de Cyrano.

 

 

 

 (Batman&co)

 

 

  Il pleut. Anouk et moi nous métamorphosons en chauves-souris à l’aide de nos capes, des plus esthétiques, achetées la veille. Au sommet, ô rage et désespoir, tout n’est que brume et humidité. Abritées sous un gros rocher, on se glisse dans la peau des hommes des cavernes. Sauf qu’on n’a même pas de mammouth à chasser pour s’occuper, et pour les peintures rupestres l’équipement nous fait défaut. A force de patience, nous parvenons tout de même à saisir quelques éclaircies et distinguons le majestueux paysage qui s’étend en contrebas. On voit non seulement le site mais aussi le cirque de montagnes tout autour, et les eaux déchaînées du torrent.

 

Quand nous redescendons les nuages ont pris de l’altitude, les vestiges se révèlent enfin à nos mirettes ébahies. Une petite visite guidée démystifie les vieilles pierres et me conforte dans l’idée que cette civilisation était vraiment hors du commun, le génie inca m’époustoufle.  Ils maîtrisaient les cycles solaires à la perfection, s’en servant pour rythmer leur vie. Par exemple, le jour du solstice d’hiver, le 21 juin, les incas « capturaient » le soleil au fond d’un puits. Jouant sur avec la réfraction ils parvenaient ainsi à en emprisonner les rayons.  Les constellations revêtaient aussi un rôle fondamental dans la cosmogonie inca, en particulier la croix du sud, symbolisant les trois mondes incas (le monde actuel, le monde céleste, et le monde souterrain).  

 

 

 

 

 

 

Nous découvrons ainsi le quartier noble, l’entrée principale réservée à l’Inca, le temple du soleil, ainsi que le quartier populaire.

(le Matchoupitchou en 1911)

L’endroit fait figure de forteresse imprenable, le torrent et les montagnes servent de barrières naturelles. Le Huayna Picchu permet une vue à 360°C , idéale pour surveiller l’horizon et guetter le moindre danger. On comprend ainsi pourquoi la Cité Inca n’a été redécouverte qu’en 1911, par l’explorateur américain, Hiram Bingham.

 

 

mai 29, 2008

A l’assaut du Machu Picchu. Etape 1 : Atteindre Aguas Calientes.

Afin d’atteindre la Cité Inca depuis Cuzco on peut prendre le train et arriver directement à Aguas Calientes, le village niché au pied du Machu Picchu. Toutefois, si l’on veut éviter de payer 70 dollars, somme véritablement énorme en comparaison avec le coût de la vie sur place, il existe un autre itinéraire passant par la route et traversant les petits villages. C’est celui-ci que nous avons choisi pour nous mener au pied de la Cité Inca.

Cependant, le jour de notre départ en bus, la compagnie nous informe qu’en raison des orages de la nuit précédente, les routes sont bloquées et impraticables. Tous les bus auront au moins quatre heures de retard, c’est à dire une journée. Dépitées, nous cherchons une autre solution, presque résignées à partir le lendemain. Mais, pour une fois nos têtes de gringas sont utiles. Un guide touristique nous repère dans la foule, il a besoin de trois personnes pour compléter son minibus comptant déjà quatre aventuriers. C’est ainsi que nous partons en direction de Santa Maria, où il nous faudra changer de véhicule pour rejoindre Santa Teresa puis Hidroelectricas.

  (les éboulements)

 

 

 

 

 

 

 

Une fois n’est pas coutume, la route est  un vrai parcours du combattant. De nombreux torrents, plutôt vigoureux, traversent la chaussée. Le chauffeur garde son calme andin et avance sans sourciller. D’ailleurs, je crois que l’expression un calme andin n’avait fait autant sens à mes yeux avant cet instant précis. La flûte de pan et les chants nasillards  bercent nos écoutilles et contrastent avec notre nervosité. On serre les fesses dans les virages. Le paysage, plutôt dépouillé aux alentours de Cuzco, devient de plus en plus tropical. Les feuilles se font plus larges, les fleurs s’arlequinent.

 

(Carnaval)

Le chauffeur franchit l’éboulement sans broncher. Un calme andin, je vous disais. Un autre éboulement surgit bientôt. Trois coups de pelleteuse et nous passons. Le gravier remplace le bitume, nous sommes dorénavant dans un tape-cul permanent. A l’entrée d’un village nous découvrons que le carnaval a lieu le jour même. Nous suivons donc la procession tranquillement, tandis que les gamins se balancent des bombes à eau, de la farine et de la mousse à raser. Les costumes et la musique donnent une idée du folklore local.

 

 

(Santa Maria)

A Santa Maria, nous avons largement le temps de flâner. Nous déjeunons sur place, pour un 1 sol j’adopte deux kilos de mangues et quelques bananes. Des gros sacs de feuilles de coca sont également présents sur les étals. Un autre minibus nous conduit jusqu’à Santa Teresa, pas une goutte de goudron le long du chemin. On avance au milieu des lianes, des bananiers et des feuilles au design spécialement conçu par Ikea pour récolter l’eau de pluie.  

 Le chauffeur consent à nous amener jusqu’à Hidroelectricas, où se termine la route. Ensuite, le seul moyen de continuer est de suivre les rails, en prenant garde à ne pas se tromper de voie ferrée. La nuit commence à tomber. Les bruits bizarres se multiplient. La jungle disparaît dans l’obscurité. La nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles. Pour le coup, les paroles sont bien confuses, et mieux vaut ne pas avoir l’imagination trop fertile sous peine de ne plus oser continuer.

 Heureusement, trois Colombiens ont également choisi cet itinéraire tartignolle. Nous ne sommes donc pas seules pour affronter serpents venimeux, fauves affamés, et araignées toxiques. Comble du luxe, ils ont même une lampe torche. Trois heures et quelques frayeurs plus tard, les lumières d’Aguas Calientes apparaissent. Et comme le village porte bien son nom, nous avons même droit à une douche chaude.

  

 

NB: Quelques photos illustrant ce post ont été prises par Anouk.

mai 19, 2008

Cuzco, dans le nombril de l’Empire Inca.

(Cuzco, la Plaza de Armas)

Cuzco était le centre de l’Empire inca, d’où son nom, signifiant « nombril » en quechua. En attendant de découvrir les vestiges andins, nous grimpons jusqu’à notre auberge. Toutefois, à 3400m d’altitude le soroche* pointe le bout de son nez, l’oxygène se fait rare et on se sent un peu rouillées. 

De plus, notre hospedaje se situe dans les hauteurs de San Blas, le quartier bohème de Cuzco, impossible d’y accéder autrement qu’en marchant. Les voitures ne peuvent circuler dans ces ruelles étroites interrompues par de nombreux escaliers. Les gamins du coin jouent au football pendant que nous crachons nos poumons et faisons mine de prendre des photos pour respirer un peu. Heureusement, une fois en haut la vue splendide compense les efforts fournis. Segundo, l’employé de l’auberge, prénommé ainsi car il est le deuxième enfant de la famille, nous prépare une infusion de coca. Le remède s’avère efficace pour s’habituer à l’altitude et lutter contre le froid.

 * soroche: mal de l’altitude 

Délestées de nos bagages, nous partons découvrir la ville et le Mercado Central, lieu haut en couleurs où les allées regorgent de vendeurs de jus de fruit, de chocolat, de ceviche, de fruits et légumes, de marchandises en tous genres. Véritable ruche, l’endroit bourdonne et les touristes y butinent.

Les cuzqueños y viennent aussi pour manger, les petits restaurants populaires abondent. On s’assoit sur un banc, face aux marmites de la cuisinière. Si le ceviche* est le met couleur locale, on trouve aussi des plats variés, à base de riz et de poulet.  Loin d’être un bouillon translucide et inconsistant,  la soupe péruvienne est un liquide épais, dense, contenant souvent de la viande. Parfois, on y déniche des bonus, des pattes de poulet entières par exemple.

Cette abondance de soupe est aussi un moyen détourné de s’hydrater. lLeau n’étant pas souvent potable, celle-ci se consomme souvent bouillie et aromatisée.

*préparation à base de poisson cru, de jus de citron et d’oignons.

 (Au mercado central)

  Quant à la ville, elle est splendide. Les rues sont pavées, des monuments coloniaux ornent les places et leurs alentours, des vestiges de murs incas subsistent à certains endroits, et les locaux, avec leurs habits colorés, font vivre les allées. On ne manquera pas d’apprécier la pierre aux douze côtés, surveillée par un garde déguisé. Certaines femmes, vêtues de grands tissus bigarrés, se soignent tout particulièrement afin de poser pour les touristes. Le touriste justement, est un animal répandu dans cette contrée. Qu’il braille en anglais, en espagnol ou en javanais, tous les moyens sont bons pour l’amadouer.

  

 

 Le carnaval approchant, les enfants font de batailles de bombes à eau. Le tir sur touriste doit rapporter beaucoup de points puisqu’il semble prisé. En se cachant derrière les volumineux jupons des mamas andines, sur lesquelles les garnements ne tirent pas (en général), on parvient toutefois à les éviter.

 (Saqsawahman)

Nous visitons Saqsawahman, site inca si bien conservé que le mot « ruine » serait une insulte. Certains murs sont construits sans aucun liant, les pierres s’ajustant parfaitement. C’est ici que chaque année a lieu la fête du soleil, la plus importante cérémonie inca. Si elle rassemblait autrefois les peuples de tout l’Empire, elle rassemble aujourd’hui les touristes du monde entier.

   (Mur Inca)

 (Bernard)

 

 

mai 12, 2008

Lima-Cuzco, ou comment passer une nuit (presque) blanche.

Ingrédients :

-          Un voyage Lima-Cuzco de nuit.

-          Des places juste derrière le pare brise, au deuxième étage.

-          Un chauffeur doté d’un klaxon à la place du cerveau.

-          Une voisine péruvienne racontant des histoires rassurantes.

-          Un épais nuage de brouillard.

Mode d’emploi :

          

(Inka Cola, le St Patron des routes)

Monter dans le bus en fin d’après-midi à Lima. S’asseoir aux places réservées. Se mettre à l’aise. Entamer la conversation avec sa voisine. Comprendre que quelques mois auparavant un bus de la même compagnie a terminé sa course dans un précipice, après avoir manqué un virage. Essayer d’oublier cette anecdote. Constater l’absence totale d’anticipation chez le chauffeur ainsi que sa fâcheuse tendance à doubler dans les virages. Admirer sa maîtrise du klaxon. Louer ses fabuleux réflexes. Ignorer les coups de volant intempestifs. Mettre sa ceinture et faire abstraction du type qui vous fait subtilement remarquer que s’il y a un grand coup de frein vous effectuerez surement un beau vol plané dans le pare-brise.

(les mototaxis)

Se concentrer sur le paysage désertique environnant. Observer que le cordon de pauvreté est en fait une véritable ceinture. Se demander comment les cabanes, construites à même le sable, font pour ne pas s’envoler.  Sur la route vers Nazca, se surprendre de l’aridité de la zone, de la présence humaine toujours inattendue au milieu de ces milliers d’hectares complètement dépouillés. Regarder les élevages de poulet sur la plage et calculer la densité de gallinacés agglutinés. Chercher à savoir si l’air marin a une quelconque influence sur leur saveur. Regarder les couleurs du coucher du soleil. Constater la disparition de ce même astre quelques minutes plus tard.

A la nuit tombée, tenter d’oublier l’énorme nuage de brouillard qui enveloppe la route. Et les virages en tête d’épingle. Et le chauffeur qui s’acharne à continuer en dépit de l’opacité totale. Ne pas regarder dehors, se projeter à Cuzco, dans le futur. Ne pas parler aux autres passagers : ils n’ont pas l’air plus à l’aise. En dernier recours, réciter une prière  ou invoquer la protection de Rascar Capac. S’endormir d’épuisement et se réveiller indemne le lendemain matin à Cuzco, comme si un miracle avait eu lieu. Sortir du bus et sourire à la vie. Envoyer enfin un mail aux parents pour dire que le voyage a eu lieu sans encombre.

(Cuzco)

mai 12, 2008

Lima, un peu d’histoire au bord du Pacifique.

Matinée dans Miraflores, le quartier chic de Lima, bordé par les eaux du Pacifique. Déambulant un peu au hasard nous finissons par trouver ‘el mercado del indio’, un grand marché où abondent flûtes de pan, ocarinas, tissus bariolés et lamas miniatures. De quoi réjouir le touriste, et nous ne manquons pas à la règle. On s’aperçoit vite qu’il n’y a pas un seul mais des dizaines de marchés identiques, éparpillés dans le quartier. Du coup, il est quasiment impossible de repartir sans une splendide collection de bonnets péruviens, et tous les instruments nécessaires pour équiper un orchestre de musique andine.

 

(flute de pan et ocarinas)

On s’offre ensuite une petite séquence sueurs froides, à bord d’un taxi particulièrement déglingué. Etant donné la résistance douteuse du plancher et les fils dépassant de tous côtés je me demande encore comment le tacot a tenu le choc jusqu’au  Museo de la Nacion.

Une exposition photo retraçait les évènements politiques survenus au Pérou entre 1980 et 2000, à savoir les heurs entre mouvements révolutionnaires-Le Sentier Lumineux et le MRTA (Mouvement Révolutionnaire Tupac Amaru)- et l’Etat.

Au moment du retour à la démocratie, en 1980, les activistes du Sentier Lumineux lancent un appel à la guerre populaire afin de bousculer le pouvoir en place, profitant de sa fragilité. Les forces armées sont chargées de réprimer les subversifs. Les campagnes péruviennes deviennent alors le théâtre de sanglants massacres. Fujimori est élu en 1990, au moment où la guérilla, se déplaçant de la campagne à la ville, prend un nouveau visage.

Il accorde alors des pouvoirs exceptionnels à l’armée, n’hésitant pas à passer outre l’Etat de droit. Massacres, attentats, enlèvements politiques se succèdent jusqu’à ce que la capture d’Abimaël Guzman, le leader du Sentier, décapite le mouvement.  Le retour à la stabilité se paie donc au prix fort : les victimes sont nombreuses parmi les civils, pris en otage entre la violence terroriste et les forces armées.

En somme, une exposition bien documentée et très émouvante. Surtout à l’heure où de nombreux responsables restent impunis, comme c’est le cas dans presque tous les pays d’Amérique du Sud. En effet, au sortir d’une guerre ou d’une dictature,  les gouvernements tendent à faire voter des lois d’amnistie afin de faciliter la « réconciliation nationale ». Toutefois, il est clair qu’il ne suffit pas d’une loi pour oublier et si les appels à la justice se multiplie le processus en est encore à ses balbutiements.

(la plage à Miraflores)

Après un voyage mouvementé dans l’histoire récente du pays, on retrouve nos esprits en contemplant le coucher du soleil sur le Pacifique. Et y a pas à dire, c’est quand même chevere…*   

* génial, comme ils disent ici.

mai 8, 2008

Sur les traces de Rascar Capac- première journée à Lima.

(Barriada, dans les hauts de Lima)

Pour résumer mon arrivée à Lima, épique serait le mot. La transition entre Ushuaia et le Pérou n’a rien de naturel, et le dépaysement est au rendez-vous. A l’heure de choisir un taxi  nous optons pour le premier baragouineur venu, sans trop chercher à comprendre. Malheureusement, ce dernier se fait arrêter par la police  quelques mètres plus loin. L’agent nous renvoie dans l’aéroport.  Les taxis, officiels et officieux, ne cessent de nous harceler.  Telles deux brebis égarées (enfin une brebis et un mouton) nous négocions un second taxi, au pifomètre. Et, rebelote. Quelques mètres plus loin notre sélection se fait interpeller par la police.

Résultat, nous empruntons finalement un « taxi seguro », certainement l’entreprise la plus chère de toutes, le prix de la sécurité. Peu après l’heure du crime, nous rejoignons enfin l’auberge, et retrouvons Anouk, déjà en train d’hiberner.

Ce n’est que le lendemain que nous découvrons vraiment la capitale péruvienne.  Cette fois, nous prenons le bus jusqu’au centre historique. Le fonctionnement desdits bus est un véritable spectacle, chaque chauffeur est accompagné d’un « crieur », chargé, comme son nom l’indique, de rameuter les clients en criant les destinations desservies. Il s’occupe aussi de faire payer les usagers. Le système est privé, la concurrence rude, et c’est un peu à qui s’époumonera le plus fort.

Nous parvenons ainsi à la Plaza de Armas, où un péruvien attentionné nous indique le chemin à suivre et les rues surveillées afin que nous ne nous fassions pas attaquer. Rassurant. D’ailleurs tous nos interlocuteurs nous mettent en garde et tiennent à ce que nous restions sur les chemins « stratégiques ». Paranoïa abusive ou risque réel ? En tous cas, nous n’avons eu aucun souci, peut-être car nous étions averties (mais ça on ne le saura jamais).

Dans la rue je me sens plus que jamais gringa. Si à Buenos Aires la population est majoritairement de type européen, c’est loin d’être le cas ici. Ma tignasse et ma peau claires contrastent avec le teint mat et les cheveux noirs des péruviens. Pas de doute, je  suis une étrangère. Sensation bizarre mais sans conséquence, la population étant d’un naturel accueillant.

Toutefois, en parcourant la ville l’influence occidentale est bien visible. Les publicités ont particulièrement retenu mon attention.  Comme partout elles vantent les mérites des sodas trukmuch ou du shampoing  machinchoze, mais les jeunes gens qui figurent sur les panneaux publicitaires sont des blancs becs souriants, blonds comme les blés. Au-delà du produit, c’est le rêve occidental qui fait vendre. Je me rappelle avoir vu un affichage titrant fièrement « développez l’esprit entrepreneurial de votre enfant », avec la tête d’un blondinet d’une dizaine d’année à côté. La distance entre cette abondance d’images clinquantes et la réalité a quelque chose d’indécent. Dans la rue certains enfants s’approchent de nous pour mendier, d’autres font des petits boulots. A chaque lieu de passage, son cireur de chaussures, ses vendeurs à la sauvette.   

    

(Changeur de monnaie ou cireur de chaussures, des petits boulots répandus)

Côté gastronomie nos papilles débarquent elles aussi dans un autre monde. Dans un petit resto du centre, nous découvrons les noms des plats locaux; autant dire que le mystère est épais. Les tacu-tacu, cau-cau et autres mets onomatopéiques- que l’on mettrait bien en musique- figurent au menu.

Une fois de plus, le pifomètre est de rigueur. D’après quelques observations primaires, le poulet est ici la viande officielle, les soupes sont fréquemment consommées et la cuisine est bien relevée. On trouve aussi beaucoup plus de fruits, dont certains sont inconnus au bataillon, tels le chirimoya ou le pepino.

En guise de boisson nous découvrons la chicha morada, il s’agit d’un breuvage non alcoolisé préparé à base de maïs noir, sucré, et agrémenté de cannelle. Délicieux au début, un peu moins par la suite. Mais pour nos estomacs douillets, pas question de boire l’eau du robinet.

          

(Chicha morada et Tacu-tacu)

Après le repas, c’est l’or du Pérou qui s’offre à nous. Nous visitons le musée Larco, où sont réunis des centaines (des milliers ?) d’objets réalisés par les Incas, les Moches, et autres civilisations andines. Nombreux sont les bijoux finement cisaillés, véritables merveilles d’orfèvrerie. On peut aussi voir des pinces à épiler de toute beauté, en forme d’oiseau avec le bec en guise d’arrache-poil. Outre les joyaux andins, le musée abrite l’une des plus grandes collections d’armes du monde. Le collectionneur en question s’est amusé à accumuler les armures de toutes les armées de la planète, les étriers mongols et chiliens, et on peut même y voir un ordre de mobilisation générale datant du début de la seconde guerre mondiale.

 (civilisation Mochica, ornement frontal)

Nous passons la soirée avec d’autres jeunes de l’auberge et partons découvrir une spécialité locale : les anticuchos, autrement dit des brochettes de cœur de bœuf. Intrépide mais pas téméraire, je me suis lâchement rabattue sur le poulet.

 

 (Rascar Capac)