(La Paz)
La Bolivie, entre les hauteurs de l’Altiplano et les forêts de la Media Luna.
En altitude, la Bolivie ressemble aux cartes postales du lac Titicaca, le climat est rude et le relief accidenté. Le soroche2 sévissant, les touristes n’y font pas de vieux os, d’autant plus que les variations de températures sont extrêmes. Vers l’Est, où se trouvent les provinces dites de la Media Luna, le paysage est tout autre. Ainsi Santa Cruz est entourée d’une dense végétation tropicale où la présence de Tarzan n’aurait rien de surréaliste. Au-delà du climat, c’est un clivage profond qui sépare ces deux facettes de la Bolivie.
Dans les provinces andines, dites occidentales, où se trouve La Paz, le mode de vie est traditionnel, les croyances populaires encore vigoureuses. Au contraire, les départements orientaux sont culturellement beaucoup plus proche de l’Occident (et ce n’est pas pour le plaisir de jouer sur les mots).

Dans les rues de La Paz, les femmes portent toujours la tenue traditionnelle, un mille-feuille de jupons et de gilets de laine. Leurs cheveux noirs sont systématiquement tressés et ornés d’un petit chapeau melon aux allures Belle Epoque. La ville elle-même est une sorte de marché à ciel ouvert où les biens les plus communs jouxtent les plus saugrenus. Dans certains quartiers des rues entières sont occupées par des étals de tournevis, d’écrous et autres ustensiles mécaniques ; un peu plus loin les mêmes étals sont garnis de pelotes de laine, de fournitures scolaires, de jupons et de fruits. Le tout forme un capharnaüm géant (ou encore un cafard à hommes, si l’on veut être kafkaïen) où s’entassent vendeurs et passants.
(ci-dessus: manifestation de joie le 23/05/2005, jour de l’élection d’Evo, à La Paz ; le wiphala- drapeau symbole du mouvement indigène- flotte dans les airs. Ci- dessous: Manifestation anti-Evo à Santa Cruz)
Rien de comparable dans la partie tropicale du pays. A Santa Cruz on trouve certes des vendeurs ambulants mais surtout les mêmes entreprises que partout ailleurs En outre, derrière les bananiers, les narcotrafiquants ont déniché un jardin de Cocagne de toute beauté.

Dans le centre ville il n’est pas rare de croiser des blancs becs en costard-cravate discutant négoce avec les chefs d’entreprises locaux. Constituant l’élite régionale, ces derniers ont su faire fructifier les ressources, gazières et minières, dont dispose la région : bénie soit la mondialisation. Toutefois depuis qu’Evo a promis de nationaliser les ressources le voltmètre perd la tête, la tension ne cesse de monter. Ce sont donc des modes de vie et des économies distincts qui caractérisent ces visages de la Bolivie. Une économie vivrière, fondée sur la débrouille et inscrite dans un contexte régional d’un côté, sur une base capitaliste et mondialisée de l’autre.
Autonomie et nationalisme, imbroglio autour d’une Constitution
« A La Paz, ils gardent l’argent sous le matelas ; ici les entreprises font des bénéfices, nous prenons des risques et investissons. Là bas ils ne savent pas ce qu’est une carte de crédit ». Telle sont les paroles d’un chauffeur de taxi santacruceño, agacé d’avoir à verser des deniers pour les affreux jojo de l’altiplano et dénonçant l’emprise de la capitale andine. Ce sentiment semble aujourd’hui prendre le dessus dans 6 des 9 départements du pays, où se multiplient les appels à l’autonomie. Ils réclament une plus grande indépendance financière, mais aussi matérielle : les emplacements des arrêts de bus sont aujourd’hui encore décidés par La Paz. Le centralisme est donc remis en question et les appels à la sécession se multiplient dans les milieux engagés.
Ajoutons qu’il existe aussi un sentiment raciste très marqué envers ceux de
l’altiplano, où la proportion d’indiens est plus importante. Les orientaux se veulent ainsi « métissés et modernes » cherchant ainsi à se distinguer des habitants de l’altiplano, « conservateurs et archaïques ». Dans « Cocalero », un documentaire réalisé par Alejandro Landes, sorti en 2006, on peut ainsi écouter une tirade haineuse (‘Indio de mierda…’) destinée à Evo Morales alors qu’il faisait campagne à Santa Cruz.
La Constitution prévoit un surcroit d’autonomie pour
les départements mais prétend aussi redonner le pouvoir aux peuples autochtones (33 sont recensés) lesquels se trouvent majoritairement dans la partie andine du pays. Si les partisans du MAS (Movimiento Al Socialismo, le parti d’Evo) soutiennent la réforme, l’opposition, organisée autour de PODEMOS, accepte l’autonomie départementale mais refuse certains points clefs du projet, à savoir l’augmentation des capacités de gestion et d’organisation des peuples autochtones et la mainmise de l’Etat sur les ressources.
Dans les mois à venir plusieurs référendums officiels et officieux sont ainsi attendus. Officiel celui visant à faire ratifier la nouvelle Constitution, approuvée par les membres de l’assemblée constituante (nb : en l’absence de plusieurs représentants de l’opposition) à Oruro le 9 décembre dernier. Officieux, les référendums appelant la population de certains départements sécessionnistes3 à se prononcer sur l’autonomie. Le 8 mars la CNE4 a fait irruption dans le débat en demandant une suspension des référendums prévus pour le 4 mai. Etant trop rapprochés et réalisés dans l’urgence, ces derniers ne pourraient avoir lieu dans la continuité démocratique ; les consultations organisées par les départements ‘rebelles’ ont été déclarées illégales.

En attendant c’est l’histoire de la Bolivie qui est en jeu mais aussi celle de la gauche ‘chaveziste’ sur le continent sud-américain. Fondant son discours sur la lutte contre le néolibéralisme et la décolonisation, Evo s’est fait l’avocat d’un modèle de développement coopératif et solidaire. Une renonciation de sa part pourrait être perçue comme une victoire du modèle de développement à l’occidentale.
1Il existe une controverse à ce sujet, si La Paz s’avère être la
capitale de facto, Sucre est constitutionnellement la vraie capitale du pays.
2. Mal de l’altitude, lié au manque d’oxygène.
3 Santa Cruz, Beni, Pando, Tarija
4 Corte Nacional Electoral.








2 commentaires
mars 23, 2008 à 8:45
Il m’avait manqué ton blog Carottounette, je suis contente qu’il revienne
(surtout qu’il n’a pas baissé en qualité !… )
mars 23, 2008 à 11:38
Bon résumé, bon article, bien documenté. Raconte-nous en plus!